A Nazaire

Rebecca Tickle

Petit godobé de Bangui
ou "voyou ordinaire" pour certains esprits colonisés.
Nazaire
Un des plusieurs milliers d'enfants psychotraumatisés, la "génération de demain", qui survivent dans les rues de la capitale centrafricaine. Chassés au centre-ville par les Gens de bien comme des mouches malfaisantes, on oublie pourtant qu'ils font partie des plus vulnérables de la planète.

Mais le mépris pour les plus faibles à Bangui ou ailleurs, c'est pour oublier le mépris de soi-même. Et la maltraitance de ces enfants, petits ou grands, n'est qu'une vile petite revanche à l'égard de l'oppression omniprésente que l'adulte subit lui-même.

Ni Nazaire ni les milliers de godobés de Bangui ne sont pas de simples victimes collatérales de la guerre en République Centrafricaine. Eux et leurs parents sont les victimes en vérité de plusieurs décennies de malgouvernance et de corruption, des pillages et détournements de deniers publics, des guerres des clans pour le contrôle des mines de 7diamants et des concessions pétrolières, et de tous les ventrocrates égocentriques de Centrafrique.

Petit Nazaire.
A l'âge de huit ans tu vivais déjà dans les rues de Bangui. Recueilli d'abord par Maman Mado, tu t'es ensuite trouvé plongé dans les affres d'effroyables tueries et de la colle de la jungle qu'était devenue Bangui. Tes parents? Il n'y en n'avait pas dans ton horizon.

A la fin de cette période de guerre horrible, où le sang humain, les cadavres atrocement mutilés et la violence mentale et physique d'une dimension innommable étaient devenus la norme, tu es réapparu, retrouvé par Mama Mado.

C'est là donc que Pauline et moi t'avons connu. Au Centre d'accueil de So.Sui.Ben à Bimbo, en juillet 2015. Toujours souriant et d'une vivacité d'esprit hors norme, tu n'étais pourtant pas sorti d'affaire.

Tu revenais à ce moment-là d'une longue période d'errance dans la rue à la poursuite de cette colle maudite. Apres ta Nième désintoxication passée à coups de paracetamol pour calmer la souffrance, tu étais redevenu un enfant vif et espiègle, avec une soif d'apprendre peu commune.

En fait, tu revenais toujours après quelques semaines, parfois des mois d'empêtrement à la recherche du paradis artificiel qui t'éloignait illusoirement des souvenirs horribles qui hantaient ton esprit traumatisé.

Mais après un temps, tu es reparti, sans pouvoir résister à l'appel de la rue et de son poison. Tu n'as pourtant jamais cessé de tenter de résister à cette dépendance si toxique à la drogue.

Mercredi dernier 6 avril, dans une petite bagarre de rue, un caillou perdu t'a frappé à la tête, mortellement. Tu es tombé face contre terre.
Tu avais 13 ans.

Nous sommes en deuil. Et nous nous joignons à ta famille de Sosuiben, Madeleine ainsi que tes camarades d'infortune pour te pleurer.

Petit Nazaire, que le paradis des anges t'accueille et te donne le repos et la paix que tu as cherché en vain dans ta petite vie.

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