Un ennemi de la Nation n'a ni religion ni nationalité

Rebecca Tickle


A ceux qui, dans les débats, passent leur temps à sanctifier Idriss Deby comme faiseur de paix en Centrafrique, ou comme sauveur des musulmans, et qui fustigent ceux qui pensent autrement ou qui nient publiquement les liens de cause à effet entre Ndjamena et Bangui, seront pourtant obligé d'entendre d'autres visions de la situation, très différentes, qui contribuent à mettre en exergue des faits qu'ils préfèreraient garder à l'ombre.

La manipulation n'aime pas la lumière.
Les faits sont têtus et ne disparaissent pas juste parce qu'ils nous dérangent. De chercher à les dissimuler en diabolisant ceux qui s'efforcent de les garder sur la place publique n'est pas original et ne saurait être une stratégie de défense des intérêts d'une communauté ou d'une autre.

Les faits de l'Histoire sont gravés dans la pierre, et le Temps ne se refait jamais. C'est ainsi que, vu l'historique largement documenté des activités politiques extérieures et intérieures au Tchad d'Idriss Deby depuis sa prise de pouvoir en 1990, complété par celles accomplies sous l'égide de Hissène Habré en tant que chef d'Etat-major des Armées, sont suffisamment étayées pour que des analyses patentes puissent être faites, sans pour autant dédouaner d'autres responsabilités.

Des faits historiques récents au Tchad, en RCA et ailleurs, nous donnent des éléments encore plus précis sur la capacité de nuisance tentaculaire de Déby, sur le plan géostratégique notamment. L'argent ayant un pouvoir magique sur les esprits, Deby s'en sert avec une maitrise redoutable pour acheter tout ce qu'il lui faut pour se maintenir dans une position hégémonique dans la sous-région. La prorogation dans la terreur d'un pouvoir implacable sur le territoire tchadien avec le concours clanique tout aussi implacable de son parti-Etat le MPS, l'appropriation méthodique des ressources nationales pour son bien personnel, ainsi que le maintien de la grande majorité des populations tchadiennes dans un dénuement intolérable, créent le contexte dans lequel Deby évolue globalement, avec le soutien inconditionnel de ses souteneurs.



C'est donc ainsi que tout complice - RCA - du système établi par le roi voisin, sans foi ni loi et géré à coups de millions, contribue explicitement à menacer la stabilité de la RCA. Ces complices, quelque soit leur religion, leur nationalité ou leur origine ethnique, deviennent ainsi automatiquement des ennemis de la RCA et des citoyens qui cherchent à y vivre en paix.

Un complice de Deby et/ou MPS-siste est par extension un ennemi du peuple tchadien, martyrisé par une tyrannie féroce, sans eau, sans électricité pour la grande majorité. C'est ainsi que, dans la mesure des possibilités mentales des uns et des autres, les civils tchadiens quels qu'ils soient et où qu'ils soient, devront un jour au moins être considérés plutôt comme des compagnons d'infortune du peuple centrafricain, plutôt qu'un peuple ennemi. Comme dénominateur commun, une gouvernance (autant nationale que supra-nationale) profondément abusive et qui n'en a cure des droits du citoyen lamda à une vie paisible et décente.

Les outils de Deby en RCA ne représentent ni la communauté musulmane dans son ensemble, ni les civils tchadiens exilés en Centrafrique souvent depuis plusieurs générations afin de vivre en paix ailleurs que sur le sol de leurs ancêtres, transformé en enfer par Deby et Hissée Habré depuis 4 décennies.

Les massacres qui ont eu lieu en RCA, plus particulièrement depuis décembre 2012 contre les civils chrétiens, animistes et musulmans, sont le fruit d'un assemblage d'éléments hétéroclites et d'intensité variable selon les vécus et les communautés.

Un savant mélange de politique de règlement de comptes, d'amalgames par ignorance et de colère trop longtemps contenue, la recherche de boucs-émissaires, un terrain de violences politico-militaires et d'absence de sécurité en tout genre depuis "l'indépendance", la production au cours des décennies de psycho-traumatismes dans tous les coeurs et les esprits, de frustrations socio-économiques grandissant avec l'ampleur croissante de l'incompétence gestionnaire et la bouffocratie de la classe dirigeante depuis plus de 20 ans. Tout cela aujourd'hui dans un contexte de crime organisé et de grand banditisme, cultivé dans une impunité institutionnalisée dont tout le monde se sert, y compris bien sûr ces ennemis de la nation dont Deby fait partie intégrante.

Alors que la crise aigüe en terme de tueries intercommunautaires s'est calmée aujourd'hui, de nombreux citoyens vivent encore dans un esprit de révolte avec un sentiment d'injustice terrible de par en premier lieu les nombreuses pertes humaines et matérielles de part et d'autre. Malgré le nombre de déplacés internes diminuant progressivement dans les lieux de refuge à Bangui, tout en restant très problèmatique encore en province et à l'extérieur des frontières avec des conditions de vie et alimentaires extrêmement difficiles, et malgré les efforts de réconciliation intercommunautaires consentis par les uns et les autres, le poids de la rancoeur agrémenté par l'injustice ressentie à travers l'impunité qui perdure, continue à entraver le retour à une paix sociale consistante.

En vérité, la religion des uns et des autres n'est qu'un grossier alibi où les civils de tous bords, et leur mental surtout, sont utilisés comme boucliers humains et de chair à canon par ceux que seules les ressources naturelles du sous-sol centrafricain intéressent.

Les complices de Deby, dont certains se pavanent dans les réseaux sociaux avec de la propagande bon marché, entretenant les raccourcis de javellisation des esprits désormais bien connue sous le slogan "c'est une guerre de religion", sont tout au moins moralement co-responsables des massacres qui ont lieu de toute part, y compris du côté dont ils se réclament les représentants.

Dans tous les pays du monde sans exception, l'ennemi de la sécurité et de la paix d'un État est au sommet de la dangerosité. Lorsque les institutions fonctionnent selon leur mandat prévu par la Constitution, ces ennemis de la sécurité des citoyens et de l'Etat, sont traités avec le plus grand sérieux.

Le concept "sécurité" est aujourd'hui également utilisé à dessein, notamment en Afrique, géré comme par hasard par les mêmes intervenants que certains de ceux présents en Centrafrique, avec, sans le moindre doute, les mêmes objectifs. Mais ceci est un autre sujet.

L'éducation à la paix dans TOUS les esprits en Centrafrique est un défi monumental et de longue durée. Il devra obligatoirement s'accompagner de la neutralisation de tout ennemi de la sécurité et donc de la paix sur sol centrafricain, quelle que soit son origine ou sa nationalité. De même qu'il ne peut pas être acceptable que des amalgames soit faits, condamnant de facto tous les citoyens d'une même communauté.

En termes économiques, ceux concernés par la gestion de l'exploitation et du commerce du diamant d'abord, du pétrole et de l'uranium ensuite, qui veulent aujourdhui - continuer à - en profiter de façon illégale et personnelle, exploitant l'application viciée de la législation en vigueur, complices ou non de Deby, font partie intégrante des ennemis de la sécurité et de la paix en RCA. Les prédateurs sont nombreux et de tous genres, indépendamment de leur origine ethnique, religion ou nationalité.

La complicité avec Deby et le cautionnement de ses activités en Centrafrique par le biais notamment de voyous divers, trafiquants et autres chefs de guerre, ne laissent aucun doute sur les intentions géostratégiques et économico-maffieuses des uns et des autres.

Le simple abus de faiblesse étant déjà un délit, accompagné dans la situation qui prévaut par le profit et l'entretien d'un contexte de désordre permanent, de terrorisme des populations civiles, de trafic et détention illégale d'armes de guerre, et leur utilisation incontrôlée, les miliciens et leurs complices au langage victimisant, prenant le concept "paix" en otage, sont bel et bien des bourreaux et des criminels de haute voltige.

Par leur légitimité inexistante, pourtant réclamée haut et fort à travers notamment leur exigence de la partition officielle du territoire centrafricain, la RCA a tout simplement affaire à une mafia de la meilleure facture, soutenue par une faiblesse institutionnelle sévère, et dirigée par des hégémonies supra-nationales sans scrupules, pour qui les populations civiles sont à vrai dire superflues, et surtout contre lesquelles les âmes bien pensantes se croient complètement impuissantes.

Affaire à suivre.

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