Une société civile qui grandit dans la répression

Rebecca Tickle
 

La multiplication ces dernières semaines de manifestations de protestation à Ndjamena contre les graves dérives d’un pouvoir qui en plus cherche à imposer un 5ème mandat présidentiel après 26 ans de tyrannie, avaient fait réagir les autorités par un décret interdisant l’organisation de manifestations pendant la campagne électorale. Devant une énergie certainement considérée comme décuplée, le pouvoir de Déby avait également fait bloquer la réception d’internet, afin d’empêcher la communication à travers les réseaux sociaux.

Malgré les pressions et l’interdiction de manifester, la foule avait pourtant continué à exprimer publiquement un ras-le-bol devenu irrépressible. C’est ainsi que quatre responsables d’organisations de la société civile sont été successivement interpelés les 21,22 et 23 mars sur ordre du Procureur de la République. Ils sont transférés le 24 mars à la maison d’arrêt d’Am Sinéné, dans une banlieue nord de Ndjamena.


- Mahamat Nour Ibedou, Président de la Convention Tchadienne des droits de l’Homme et membre de la coalition « Ça suffit ! » dont fait partie la Ligue Tchadienne des droits de l’Homme – LTDH,


- Kaina Nadjo, Président de l’Union nationale des étudiants du Tchad – UNET, et leader du mouvement de jeunes « Lyina », inclu dans la coalition « Ça suffit ! »,

- Younouss Mahadjir, Vice-président de l’Union des Syndicats du Tchad – UST et membre de la coalition « Ça suffit ! »,

- Céline Narmadji, Présidente de l’Association de femmes pour le développement et la culture de la paix au Tchad, et porte-parole de la coalition « Trop c’est trop »,

Les quatre responsables n’ont pas été libérés comme attendu en début de semaine, malgré l’intervention du médiateur national, la pression d’un appel à la grève générale lancée par plusieurs organisations syndicales et les protestations d’une vingtaine de figures de l’opposition.

Ils comparaissent donc depuis ce matin 31 mars devant la justice pour « provocation à un attroupement non autorisé, tentative d’atteinte à l’ordre public et opposition à l’exercice d’une autorité légitime ». Motif très kafkaïen quand on songe à l’espace politique uniquement fréquentable librement par les membres du parti au pouvoir, le Mouvement Patriotique pour le Salut – MPS. En termes de libertés économiques, les postes à responsabilité, ainsi que les marchés publics, sont strictement réservés aux porteurs de la carte de membre du MPS. Les réunions de plus de 10 personnes sont interdites. Les partis politiques et les médias sont étroitement surveillés et réprimés à la moindre « incartade ».

La défense des responsables militants invoque la simple utilisation de moyens d’expression, alors que le ministre de la Sécurité estime que la loi a été enfreinte et qu’aucun trouble n’est tolérable. L’issue d’un procès organisé à la vitesse de l’éclair, alors que certains prévenus croupissent en prison depuis des années sans être entendus, semble calculée d’avance. Au ministre de rajouter que les procès politiques au Tchad n’existent pas.

La foule massée devant le Palais de Justice réclame la libération des quatre interpelés. En vérité, le régime de Ndjamena sait très bien que ces personnalités ne sont que l’arbre qui cache la forêt et que leur arrestation stratégique et arbitraire ne sert qu’à démontrer l’impuissance d’un peuple. Que le peuple donc ne soit pas dupe.

Selon TchadConvergence : « A l’ouverture du procès, Nadjo Kaina Palmer, le porte-parole du mouvement « Lyina » avait pris la parole et la salle a vivement applaudi. Le juge décide alors de suspendre l’audience et de reporter le procès au 7 avril prochain. Les quatre leaders de la société civile ont quitté le Palais de justice sous les applaudissements de plusieurs centaines de militants qui chantaient l’hymne national. »

De toute évidence, les autorités reporteront les audiences pour gagner du temps jusqu’à l’élection, et au mieux relaxeront les quatre personnalités une fois que les jeux seront faits.

Le citoyen est sensé comprendre que sans ces leaders, rien ne se fera, et que Deby a le pouvoir de vie et de mort sur chaque individu. Mais un régime peut-il vraiment, aussi sanguinaire soit-il, réduire éternellement à néant toute velléité de résistance contre ce qui dépasse l’intolérable depuis si longtemps ?

Les célèbres mots d’Abraham Lincoln reviennent plus que jamais dans le cours des actualités au Tchad aujourd’hui : « On peut tromper une partie du peuple tout le temps et on peut tromper tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut tromper tout le peuple tout le temps. »

Idriss Deby, ancien chef d’Etat-major d’Hissene Habré qu’il a renversé en décembre 1990 avec l’aide de la France, a déjà remporté les élections présidentielles de 1996, 2001, 2006 et 2011, par la fraude, avérée selon les observateurs. En avril prochain, il se présente donc pour la 5ème fois.

La société civile, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, s’organise pour résister, malgré la répression, les considérations ethniques et au-delà des manigances politiciennes de recherche du pouvoir. Les patriotes tchadiens de France notamment se mobilisent depuis plusieurs années sans relâche et sont rejoint par bon nombre de Tchadiens de plus en plus conscients de la force populaire.

Coupable de nombreux crimes contre l’humanité, parfaitement documentés autant par les Tchadiens que par les partenaires politico-économiques, entre massacres de populations civiles à maintes reprises, crimes de guerre avec exécution systématique de prisonniers et actes de torture, Idriss Deby règne sur le Tchad avec sa famille et son clan, dont les membres monopolisent les postes à responsabilité. La répression exercée à l’égard de toute forme d’opposition est impitoyable. Dès son arrivée au pouvoir en 1990, nombreuses sont les personnalités civiles et militaires torturées et assassinées. Une razzia digne de l’ère stalinienne.

Les extraditions extrajudiciaires à destination du Tchad sont légion depuis 1990, à l’instar de l’enlèvement à Bangui (RCA) en avril 2013 de l’exilé Ismail Idriss Ismail, exfiltré manu militari par la police secrète tchadienne (ANS) après son passage dans les locaux de la FOMAC, dès les premières heures du pouvoir de Michel Djotodia. Ancien secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et membre de l’opposition, Ismail Idriss Ismail reste jusqu’à aujourd’hui illégalement détenu dans une sinistre cellule de la prison d’Am Sinéné. A la même période, Idriss Deby avait également exigé auprès de Sassou Nguesso un ratissage en vue de l’extradition d’opposants parmi les commerçants tchadiens à Oyo au nord du Congo.

A mentionner aussi le pouvoir de nuisance et les pressions des autorités tchadiennes bien au-delà du voisinage du Tchad, causant notamment l’expulsion en mai 2013 du blogueur opposant Makaila du Sénégal, en exil depuis 10 ans, par un Macky Sall de toute évidence sous la férule de Déby.

Les disparitions forcées sont une autre spécialité du régime de Déby, et on se rappellera du cas – parmi tant d’autres - de l’enlèvement en février 2008 du professeur de math Ibni Oumar Mahamat Saleh par les forces de l’ordre, et dont le corps n’a jamais été retrouvé.

Alors que les victimes d’Hissène Habré se chiffrent à environ 40 000 en 10 ans, les innombrables victimes de Déby depuis 1990 restent en cours d’estimation.

Le pétrole tchadien est exploité depuis 2003. Mais au lieu d’être un modèle de projet d’éradication de la pauvreté comme attendu, les défenseurs des droits de l’homme dénoncent rapidement les conséquences très négatives de l’exploitation sur les populations et leur environnement. Les bénéfices pétroliers ne profitent qu’à une élite et l’environnement est complètement dévasté. Selon Crisis Group, la mane pétrolière est aussi en grande partie responsable de la détérioration du climat politique au Tchad. Des monumentales retombées financières se montant à 1.2 milliards de dollars rien qu’en 2007, s’arrachent au sein de la famille Itno, au détriment du développement du pays, à la faveur de crimes économiques astronomiques qui se rajoutent aux massacres, assassinats et tortures du peuple tchadien.


Le Tchad reste le 4ème pays le moins développé de la planète avec 75% de sa population de 13.5 millions vivant sous le seuil de pauvreté. Pourtant, Idriss Deby possèderait selon certaines sources une fortune jouant avec les dizaines de millions de dollars. En termes de dépenses militaires, ce ne sont pas moins de 242 millions de dollars qui sont dépensés en 2010, soit 6.2% du PIB 2009 (contre 4.7% pour les USA, 4.3% pour la Russie et moins du quart pour la plupart des autres Etats africains). L’implication militaire des troupes d’Idriss Déby dans les conflits de la sous-région, gérés par une France jouant plus que jamais avec la souveraineté des états africains dont elle fut, jadis, la colonisatrice, ne se passe pas sans heurts. Pour ce qui est de l’opération Serval dans le Sahara richissime en or et en uranium, la géologiquement scandaleuse République Centrafricaine, ainsi que la lutte contre Boko Haram, la présence tchadienne est entachée de graves irrégularités. La République centrafricaine, entre autres, souffre depuis plus de 15 ans du joug des services secrets tchadiens ainsi que de l’occupation militaire et politique d’un régime déjà inhumain pour ses propres citoyens.

En termes de « rayonnement » international, Idriss Deby est également président en exercice de l’Union Africaine depuis le 30 janvier 2016. Il a en outre représenté le Tchad en 2014 et 2015, comme membre non permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies.

Tout cela dit, et quel que soit la puissance nationale et internationale du Tyran, le courage civil et un sens du sacrifice né de la souffrance d’un peuple pliant sous le joug d’un absolutisme vieux de plus de 35 ans, tout autant que le droit naturel de penser, ne se répriment ne peuvent jamais être réprimés jusqu’au silence. A un point de non-retour, plus le Tyran trompe son monde et augmente la pression, moins son adversaire n’acceptera de se plier. Tout ne devient donc qu’une question de temps.

Que les sifflets de la société civile tchadienne retentissent comme des trompettes, et les murs de Jéricho, comme dans l’histoire, finiront par tomber. En d’autres termes, aussi facile qu’il soit de le dire confortablement assis dans un véritable Etat de droit à l’autre bout du monde, que se manifeste la forêt derrière les quatre arbres qu’on essaie de décapiter au Palais de Justice de Ndjamena.


Le peuple a un pouvoir que tout dictateur craint en tout premier lieu. Et la société civile représente sa baïonnette. Quelle que soit la longueur du sommeil de ce pouvoir, il pourrait bien finir par révéler une grandeur insoupçonnée.

A nos quatre grands arbres sur un banc des accusés de comédie, à la société civile tchadienne en éveil et au peuple tchadien qui n’a même pas d’eau pour tout le monde alors que son pourfendeur garde le champagne pour ses quelques-uns, je ne peux que dire que quelle que soit la longueur de la nuit, avec tous les efforts entrepris, le jour finira par se lever.

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