Accord UE-Turquie: Le réfugié et sa dignité dans une Europe en déclin

Rebecca Tickle

L'entrée en vigueur dimanche 20 mars 2016 de l'accord entre la Turquie et l'Union européenne qui prévoit le renvoi en Turquie de tous les migrants arrivant sur les îles grecques, les portes du centre jusque là ouvert de Moria sur l'île de Lesbos se sont déjà refermées sur les nouveaux entrants. 


L'application de la nouvelle procédure est largement condamnée par les humanitaires, dont MSF et le HCR qui considèrent la transformation de centres d'accueil et d'enregistrement en centres de détention comme injuste et inhumain. MSF a d'ailleurs déjà plusieurs fois critiqué les conditions inacceptables de détention administratives de demandeurs d'asile en Grèce. Notamment les cas de torture sont en augmentation depuis 2011.

Les organisations humanitaires refusent aujourdhui d'être complice du nouveau système et se retirent progressivement des opérations humanitaires d'accueil en signe de protestation.

Le poncepilatisme de l'Union européenne tranche aujourd'hui dans le vif en laissant à la Grèce et ses 14 880 km de côtes méditerranéennes (la plus longue d'Europe) et à la Turquie le soin de réguler une pression migratoire que les décideurs européens n'arrivent pas à gérer autrement.

En lieu et place des structures d'accueil sur les plages des îles grecques, dont les acteurs ont d'abord été des villageois et des pêcheurs, simples citoyens grecs, les migrants sauvés des eaux et de la noyade, assoiffés de chaleur humaine, se retrouveront dorénavant face à la répression de centres de détention dès leur arrivée sur terre ferme. La procédure criminalise de facto tout accueil privé ou associatif, formellement illégal désormais. 

Un véritable cul-de-sac pour des migrants qui retrouvent devant eux le principe même de ce qu'ils ont laissé derrière eux: la violence psychologique insupportable de la négation de leur droit fondamental à la dignité humaine. 

Suite à une timide tentative de contrôle du monde des passeurs en 2015, la volonté de dissuader les voyageurs de prendre la mer, le cas échéant depuis une Turquie qui ne fait pas politiquement partie de l'Europe, est une option à laquelle on pouvait s'attendre. Une belle tactique de l'autruche en somme, essentielle néanmoins pour la classe politique européenne en prévision des échéances électorales sur lesquelles elle mise tout azimut. La question migratoire a de tout temps été le thème favori de la propagande d'extrême-droite et ces temps-ci ne font aucunement exception.

Ceci dit, la Turquie ne sera pas davantage en mesure de garantir un traitement décent aux migrants arrivant de toutes parts - malgré les contreparties négociées sans aucun doute âprement avec l'Union européenne, et dont la teneur se saura tôt ou tard - qu'elle n'a été en mesure de maîtriser le marché hautemement profito-situationniste sur ses côtes égéennes, qui a, parmi d'autres malversations, permis de vendre de nombreux faux gilets de sauvetage à des gens qui cherchent la sécurité et la vie décente qui leur est interdite chez eux. 

Les droits humains dans une Turquie titubant dans sa dictature, qui poursuit de plus belle sa répression sans merci dans le contexte d'un conflit kurde ensanglantant le pays depuis 1984, et qui se trouve, entre Syrie et Etat Islamique, au coeur d'une guerre sans queue ni tête, sont de facto en très mauvaise posture dans son agenda politique. 

En Europe, la crise socio-économique flambe encore et toujours au pays de Platon et d'Alexandre le Grand, et le respect institutionnel des droits humains y reste un problème notoire jusqu'à aujourd'hui. Les Roms dont on ne veut pas des enfants dans les écoles, ensuite les Albanais fuyant la profonde misère en Albanie après la fin de la dictature draconienne d'Enver Hoxha dans les années '90, et finalement les migrants africains qui distillent la peur de ce qu'on ne connaît pas et une méfiance primaire, font partie intégrante en Grèce d'une histoire bien ancrée de préjugés populaires, de stigmatisation et de discrimination de communautés isolées par la différence et fragilisées.

Aujourd'hui donc, l'Union européenne se met à jouer de plus en plus dangereusement avec ses limites, alors qu'elle porte parmi les premiers la responsabilité de l'origine des crises provoquent, entre autre, ce raz-de-marée migratoire aux portes de l'Europe.

Pourtant elle ne pouvait pas ignorer ce risque à moyen et à long terme dès le début de la guerre en Syrie notamment. 
Négligence stratégique peut-être, manque de vision en tout cas et surtout, démonstration du manque de préoccupation prioritaire pour les droits humains de gens qui viennent d'ailleurs. 

MSF parlait déjà de honte collective à propos des conditions de détention dès migrants en Grèce. 

Et pourtant, l'état économique catastrophique de la Grèce, membre à part entière de l'Union européenne depuis 1981, fait déjà partie de cette honte collective. L'enthousiasme aveugle face aux avantages commerciaux de l'adhésion de la Grèce a empêché les décideurs d'analyser en profondeur les risques et les stratégies de prévention des dérapages potentiels. Pourtant les éléments de risque - oligarchie kleptomane et corruption à haute dose - étaient bien présents lors de l'examen de la demande d'adhésion. La Grèce est donc devenue la figure de proue de l'échec de la culture économique ultra-libérale, première religion de l'Union européenne, le facteur sécuritaire n'étant de toute évidence qu'un alibi.

Le tsunami migratoire rejoint donc l'épave économique "Grèce", en attendant d'autres potentielles épaves, dans ce qui pourrait progressivement devenir le tombeau de l'Europe.  

Une Europe dont les besoins énergétiques sont en constante augmentation, malgré une atmosphère de semi-panique dû à la non-durabilité des principales sources d'énergie exploitées (pétrole et gaz). Les sommets mondiaux qui se suivent et se ressemblent, prônant à grand bruit l'importance d'une réflexion effective autour de la consommation d'énergie, ne servent en réalité qu'à chercher des boucs émissaires et des couvertures, plutôt que d'affronter les vraies responsabilités.

Une Europe qui cherche le beurre et l'argent du beurre en permanence.
Une Europe qui n'en a cure de l'intérêt des petites gens, prenant soin néanmoins de son électorat quand nécessaire.
Une Europe, dont les manies de "sang aux yeux" sont parfaitement identifiées par le grand visionnaire martiniquais Aimé Césaire dès avant 1950.

"Une civilisation qui s'avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.
Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.
Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde." (Premières lignes de "Discours sur le Colonialisme")

Eh oui. Le pas déterminé que l'Union européenne vient de franchir face à un flux migratoire multiforme, potentiellement ruinant pour tous ceux qui profitent de la prédation sauvage des ressources énergétiques par des stratégies de plus en brutales, est un pas décisif de plus qui rend l'Europe et sa civilisation résolument décadente, profondément atteinte et surtout moribonde. 

L'autoproclamé civilisateur qui avait jadis décidé de "civiliser" ceux qui satisferaient son besoin de pillage méthodique pour se développer, est en train de dévaster son environnement dans sa course effrénée au pouvoir, malgré l'extrême indécence de sa marche sur un monde de cadavres pour y parvenir.

Les images de décadence terminale sont pléthore dans l'histoire de l'Humanité. Le mythe biblique de Sodome et Gomorrhe et leur inéluctable destruction, la décadence et la dissolution de l'empire grec et ensuite de l'empire romain sont des exemples parmi d'autres. 

Aujourd'hui, le déclin déjà largement documenté de l'Occident, est subsidiairement instrumentalisé par des puissances complices du système, tel que la Russie de Poutine et l'Etat Islamique notamment, qui tout en feignant de former un rempart contre le déclin occidental, contribuent en réalité à l'amplification des symptômes au travers de leur fonctionnement identique à celui qu'ils condamnent publiquement. Pourtant quand un empire tombe, il entraine tout son réseau corollaire, son économie de guerre et ses fruits, dans sa chute. La décadence ne connaît pas de frontières. 

C'est dans ce contexte que des millions de réfugiés aujourd'hui, dont une effrayante proportion d'enfants seuls, fuient les guerres, les crimes d'Etat, les crimes économiques monumentaux, et l'injustice sociale qui en découle sytématiquement, et se retrouvent propulsés sur les routes d'une incertitude totale. A la merci des politiques outrancièrement protectionnistes et les mafias profito-situationnistes en tout genre, ils perdent tous leurs droits en tant qu'êtres humains, victimes une deuxième fois de l'abyssale déchéance de l'Occident, que la couverture de plus en plus maigre du concept "protection des droits humains" n'arrive plus à couvrir. 

Qu'ils soient syriens, afghans, togolais, nigérians ou ivoiriens, pour n'en nommer que quelques uns, ils sont tous, sans distinction, victimes d'un sytème économique et politique qui affecte profondément leur droit individuel élémentaire à une vie quotidienne décente. 

Jusque là, la répression ne concernait que le réfugié dit "économique", criminalisé, dénué de ses droits, minimisé et abusivement réprimé par ceux-là même qui donnent les leçons de droits humains. Le réfugié dit "économique" ayant soi-disant quitté sa patrie par caprice, malgré le consentement jusqu'au sacrifice potentiel de son existence dans sa quête d'une vie meilleure, perd tous ses droits fondamentaux dès qu'il apparaît sur les radars des décideurs européens. Selon son faciès, il encourt la double peine, voire la triple peine selon son appartenance linguistique ajoutée. 

Mais aujourd'hui, avec la transformation des centres d'accueil sur les côtés insulaires grecques en centres de détention, tous les migrants cherchant un refuge - sous-entendu une vie décente - sont de facto criminalisés, quelque soit la cause de leur voyage. Malgré l'inhumanité de la situation, le mérite pourrait éventuellement être l'élimination d'une classification à deux vitesses dans l'accueil du réfugié - économique versus politique - autrement plus intolérable. 

En fin de compte, tant qu'on arrive à se persuader que le destin de notre prochain ne peut jamais nous concerner, on arrivera toujours à tolérer toute l'inhumanité possible et imaginable, sans mot dire, juste pour protéger le piédestal depuis lequel le monde est contemplé avec un esprit condescendant et supérieur.

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