Le superflu de l’Homme dans les Grands-Lacs

Rebecca Tickle


Malgré la répression toujours à huis clos à Bujumbura, la peur change gentiment de camp. Les forces de l’ordre se déplacent coiffées d’un capuchon, de peur des représailles populaires si on les reconnait. 

De source militaire, des affrontements ont lieu depuis vendredi matin à Kabarore dans la province de Kayanza au nord du pays, entre l'armée burundaise et un groupe armé encore non identifié. Les habitants de la ville fuient en masse. De nombreux habitants des zones de Murore et Nyagisozi (Kirundo) ont déjà passé une nuit dans la forêt avoisinante suite aux rumeurs faisant état d'une attaque rebelle imminente. 

En tout cas, toute perte en vies humaines doit continuer à être imputée à Pierre Nkurunziza, en addition aux dizaines de milliers de Burundais qui croupissant depuis de nombreuses semaines dans des camps de fortune dans les pays voisins, entre dénuement total et épidémie de choléra.

Un bateau transportant des réfugiés burundais arrive à Baraka, en République démocratique du Congo.

Le groupe armé que certains appellent des « rebelles » est en réalité un groupe d’éléments organisés autour des généraux dissidents. 

De source près du terrain, le reportage sur RFI aujourd’hui relatant les événements ne correspond pas à la réalité. En effet, de source d’un officier de renseignement au Ministère de la Défense, l’armée nationale tire en désordre, alors qu’en face, peu de tirs mais des tirs précis et efficaces. Ce premier groupe armé qui est entré n’a eu aucune perte et installe tranquillement ses premières bases dans des lieux apparemment identifiés d’avance, bien contrôlés et difficilement accessibles. Ce sont des éléments visiblement expérimentés dans leurs mouvements et lourdement armés. 

Nous ne resterons pas songeurs face à la désinformation manifeste et délibérée de RFI, et nous arriverons sans peine aux conclusions habituelles quant au positionnement de la France dans un conflit qui est allumé et enflammé par des forces extérieures obscurantistes. Nkurunziza ne pouvait jamais trouver le courage de rentrer dans une démarche aussi polémiste que celle de briguer un 3ème mandat au mépris de la Constitution, des accords d’Arusha, des recommandations des chefs des Etats voisins, et surtout d’une résistance populaire tenace, s’il n’était pas soutenu par une force déjà habituée dans ce genre de scénarios.

De source militaire, des forces « rebelles » sont massées à la frontière avec la RDC

Ce mot « rebelle », toujours ce même mot pour désigner ceux qui ne sont pas d’accord avec le pouvoir central, faisant fi des circonstances. Le pouvoir central est donc sous-entendu le pouvoir légitime, et les « rebelles » le pouvoir illégitime. La vraie question au Burundi aujourd’hui est de savoir qui désigne la légitimité de quoi et à la faveur de qui. Rappelons-nous que Um Nyobè, Felix Moumié et Ernest Ouandié, des maquisards, des rebelles, luttaient pourtant pour l’indépendance réelle du Cameroun, pas une indépendance de pacotille dont les termes étaient inventés par la France pour la France, contre le peuple camerounais. Et les exemples en Afrique sont multiples et multiformes. Le Burundi ne fait pas exception. 

Si des troupes sont cantonnées aux frontières vers la RDC et du côté du Rwanda, c’est que nous sommes dans une configuration bien organisée. Il n'y a qu'à regarder la grande diversité d'interlocuteurs ont tenté en vain de dissuader Nkurunziza de briguer un 3ème mandat présidentiel ces dernières semaines. 

Les scénarios sortant d’un catalogue bien organisé, on peut déjà imaginer certains aspects de la suite, selon les motifs et la composition du mouvement armé dissident qui se manifeste au nord du Burundi depuis 24h. La vitesse à laquelle le groupe s’est formé, armé et organisé donne toute la mesure du soutien reçu de toute part à l’extérieur. Mais ce soutien n’est pas plus illégitime que celui que Nkurunziza reçoit depuis qu’il s’est engagé contre la volonté du peuple burundais et au mépris des textes qui lui demandent de rendre le tablier.

Mais Nkurunziza n’a pas dans ses habitudes d’agir pour le bien de la communauté. La répression et les exécutions extrajudiciaires pratiquées par son régime depuis plusieurs années, ainsi que les crimes commis avant et après la signature des accords d’Arusha démontrent comment l’impunité ne fait que perpétuer les exactions commises et les encourage même. 

Nous ne serons donc pas surpris dorénavant d’assister à une panoplie d’activités visant à jeter l’huile sur le feu, puisqu’il s’agit de ne rien laisser de bon derrière soi. Le sang appelle le sang, nous le savons tous, et donc ce qui ressemble à une simple affaire de délogement d’un obsédé du pouvoir, risque fort de se développer en un conflit qui sortira vite de ses gonds si rien ne l’arrête. 

Une région comme celle des Grands-Lacs, déjà balisées par des massacres de grandes envergures depuis plus de 2 décennies instrumentalisant des données ethniques de façon diabolique, où l’individu semble avoir perdu toute sa valeur, n’est pas difficile à réenflammer chaque fois que l’on jugera géo-stratégiquement nécessaire de forcer des enjeux favorisant. 

Kagamé étant déjà sur ses gardes depuis plusieurs semaines, n’ayant lui aussi d’ailleurs pas encore fait suffisamment de mandats présidentiels à son goût, il sera très facile d’allumer un grand feu encore comme tenture de fond les soi-disant contentieux entre hutus et tutsis de la région. Tout le monde sait pourtant que ces peuples n’aspirent qu’à la paix désespérément. Les éléphants Nkurunziza et Kagamé n’en ont cure des herbes qu’ils font souffrir. 

Pourtant, selon le gouverneur de Kayanza, le groupe armé présent dans sa ville, vient du Rwanda. Il ne peut rien dire sur la nationalité de ses membres. Cette affirmation déjà est dangereuse, et peut servir de prétexte aux gens malintentionnés de pratiquer des représailles bien ciblées. Cela ne serait pas un scoop dans l’histoire de l’Afrique subsaharienne récente. 

Il ne suffira que d’un geste contre les tutsis burundais pour que Kagamé s’énerve. Déjà que sa prise de pouvoir pourrait être d’origine frauduleuse, prenant racine dans les événements qui ont déclenché le génocide de 1994, et dont le peuple est nourri du pillage de l’est de la RDC voisine et du sang de millions de Congolais.

Et qui dit déstabilisation de Kagamé, dit forcément perte de repères d’un petit Kabila qui ne respire qu’à travers son parrain rwandais et qui devient de plus en plus encombrant pour les calculateurs. Un Kabila qui n'a aucune maîtrise sur les frontières nationales et qui, soupçonne-t-on fortement à l'Est, accepte même à la faveur d'arrangements secrets, les avancées définitives de l'Ouganda et du Rwanda sur le territoire congolais  une région richissime sur le plan minier. Des villages entiers disparaitraient ainsi de la face du monde. 

Un effet domino très arrangeant pour certains donc, mais avec son lot incommensurable de désolation pour la plupart. Le lot du citoyen lamda dans la région des Grands-Lacs depuis des décennies. 

Jusqu’à quand l’Homme africain restera-t-il aussi superflu ?

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